Gelada (Theropithecus gelada)

L’ ULTIME SINGE HERBIVORE

Rencontre sur les toits de l’Afrique avec le derniers singe
de son genre : le Gelada, dans un havre de paix où ses habitants
prennent soin des prairies nourricières.

 

Dans une Éthiopie que j’aime redécouvrir à chacune de mes visites et plus précisément dans ses landes afro-alpines, il est une espèce étrange,
un vestige du passé qui, hélas s’amenuise au bénéfice d’une expansion anthropomorphique galopante. Le Gelada est surnommé Singe lion en raison de sa belle fourrure enveloppant le mâle, comme une peau sur les épaules d’un roi, ainsi qu’une queue se terminant par une touffe de poils, rappelant un peu le puissant seigneur des savanes.

FICHE

Période de gestation : 179 jours
Longueur : 62 cm (Adulte)
Poids : 16 kg (Adulte)
Nom scientifique : Theropithecus gelada
Statut de conservation : Préoccupation mineure (En diminution)
Ordre : Primates

Dernier représentant
d’un genre qui s’éteint

Le Gelada est l’ultime représentant d’un genre
qui s’éteint: le Theropithecus. Décrit et classifié
par le célèbre naturaliste Prussien, Edouard
Rüppel en 1835 (le premier de ses pairs à avoir
traversé l’Abyssinie d’Est en Ouest), il le baptise
Macacus gelada Rüppell. Aujourd’hui connu
comme Theropithecus Gelada.
De ses cousins du genre, autrefois présents dans
toute l’Afrique et même en Europe du Sud, il ne
survit plus que lui en Éthiopie entre 1800 mètres
et jusqu’à 4400 mètres d’altitude, dans les montagnes
qui s’étendent d’Addis Ababa à Mek’Ele
au nord du pays. Les hauts plateaux ont fourni un refuge aux Geladas, une protection contre leurs concurrents, alors que, durant le pléistocène s’opéraient de profonds changements climatiques, entraînant la disparition d’autres de ses congénères.C’est justement au centre du pays, que j’ai habitude d’aller à la rencontre de ce singe herbivore. Son régime se compose à près de 90% d’herbes, c o m p r e n a n t une soixantaine d’espèces différentes. Il consomme aussi certaines fleurs et fruits, voir quelques insectes. Du fait de son alimentation, cela en fait un singe terrestre. Une double singularité chez les primates. En effet, leur régime alimentaire pourrait-être -pour certains scientifiques- le reflet de l’alimentation des premiers hominidés. La route est longue pour atteindre cet eldorado sauvage. C’est entre poussière et de nombreux villages, de check-points et de zigzag sur des pistes chaotiques qu’enfin, les plateaux se dessinent. L’altimètre indique plus de 3300m. C’est la fin d’une longue après -midi. Aux dernières lueurs, j’aperçois un harem, conduit par son mâle dominant, se dirigeant vers les falaises pour y passer la nuit, à l’abri des prédateurs. Ici rodent léopards, hyènes et chiens sauvages.

« 9h enfin un peu d’activité »

Blottis les uns aux autres, les Geladas se protègent du froid et du mauvais temps. C’est ainsi, collectivement, qu’ils dépensent moins d’énergie pour se réchauffer.

Demain matin j’irai suivre leur réveil.

En attendant, face à un bon feu de bois, dans un lodge vétuste bâtit et géré par la communauté, je discute et j’apprends avec les gardes ruraux, fusil en bandoulière. Damas, guide naturaliste passionné, me raconte son rapport à la nature. Ici sur le plateau m’explique t-il, on est fier du travail de conservation réalisé.  L’herbe est bien gardée et gérée sur plus de 100 km2. Depuis presque cinq siècles les gardes ruraux veillent sur ce trésor végétal primordial. L’herbe, nommée Festuca guassa, constitue les toits de chaumes des habitations. Elle se tresse en cordes, elle sert également à la fabrication
des torches ou des balais, elle garni les matelas, ou encore produit du fourrage précieux pour le bétail. Mais cette herbe bien gérée, est cependant l’objet de grandes convoitises. Des éleveurs aux vaches faibles, ou des contrebandiers n’hésitent pas à en voler, la nuit, le jour et ce, malgré les nombreux gardiens qui arpentent les prairies,
et surtout en dépit de lourdes sanctions. Sans la présence de ces gardes, les disparitions de fourrages seraient bien plus importantes, diminuant
ainsi les ressources pour les Geladas. Ces derniers alors, se rapprocheraient des fermes pour glaner de la nourriture, au risque de se faire tuer. Parallèlement, ce bétail, qui ne cesse d’augmenter dans tout le pays (l’Éthiopie possède le plus de têtes que tout autre pays d’Afrique), tasse les sols, les rendant moins perméables et détruit les espèces locales. Alors l’érosion s’accélère et ce qui est arable devient stérile. Heureusement, grâce à une bonne gestion de cette ressource, Guassa, les prairies sont encore saines. L’environnement est peut-être bien l’un des mieux conservé en Afrique de l’Est ou l’on trouve près d’un quart des mammifères endémiques du pays. Ainsi les trop rares Loups d’Éthiopie font leur retour, plus d’une trentaine peuplent ce petit territoire.

On replante également grâce à un programme mené conjointement parle EWCP, la précieuse herbe afin de reconstituer des prairies en danger. Cela à un double avantage, celui de fournir une ressource alimentaire, mais aussi de permettre le retour d’une faune et flore plus variée,
qui profite à tous les habitants de ce biotope. Au jour naissant, il me faut aller trouver les extraordinaires primates. Ils sont quelque part, blottis les uns contre les autres pour se tenir au chaud. Ils attendent les
premiers rayons de soleil avant de se mettre en route pour se sustenter sur les prairies verdoyantes. Demis, le passionné, sait où ils ont l’habitude de se réfugier. L’endroit est vertigineux et abrupte. En sa compagnie j’amorce une descente périlleuse sur une crête. Face à moi, je découvre un spectacle extraordinaire et désolant. Des bulldozers, des camions, des colonnes de poussière et une piste qui sera bientôt une route, et le bruit incessant des hommes … Je reste
songeur ; les petits paysans, la communauté, les singes résisteront- ils aux rapides changements que les pressions modernes imposent à
ce monde ? Demis me fait un signe. Un petit harem se trouve
en contrebas derrières d’étroites corniches. Il est temps de s’installer, face à un paysage en terrasses verdoyantes et sommets rocheux. J’assiste
au cycle éternel du soleil. 8h30 toujours pas de mouvements, plus haut je devine des Céphalophes de Grimm (Sylvicapra grimmia), elles détalent alors que je me tourne vers elles, sur la pointe de leurs petits sabots pour s’évanouir dans la végétation. 9h enfin un peu d’activité, le mâle dominant bouge et quelques individus suivent la marche,
timidement au travers les hautes herbes poussant à fleur d’une pente vertigineuse, entre les roches et fine couche de terre. Je dois vite partir pour les suivre, mais je ne suis pas aussi agile que les primates et en altitude, le souffle me manque. C’est sur l’escarpement qui me fait face
que le mâle trouve un promontoire bien exposé au soleil. Il semble y prendre un bain de lumière.

Grimper dans un arbre :

Un vent glacial suit les pentes et me refroidit. Je trouve refuge, tout comme les singes, entre buissons et renfoncements. Je continue mes observations incroyables au milieu de cette troupe de Geladas. Malgré un timide soleil quelques faibles rayons réchauffent l’atmosphère. Les jeunes s’agitent… J’essaie de saisir leurs jeux mais leur célérité et imprévisibilité me devance. Deux semblent particulièrement joueurs et se livrent à un vrai combat. Alors que j’entame la remontée sur les traces des Geladas, j’entends de l’agitation.

Les singes vont bon train et moi je peine toujours. Je passe un petit col qui s’ouvre sur une prairie de fétuque Guassa assez haute. Au fond de celle-ci apparait une forêt de plantation de cyprès. Près de cette forêt, je constate un comportement intéressant : les jeunes semblent très amateurs de chute libre ! Ils montent à toute vitesse de branches en branches sur un arbre. Arrivés à une certaine hauteur, je dirais moins de 5 mètres, les jeunes se jettent au sol et continuent de plus belle ! Fait intéressant car les adultes eux, et quoiqu’il arrive, je ne les ai jamais vu grimper dans un arbre…

Quelques centaines de mètres plus loin, les
les singes ont eu le temps de rejoindre le bout
de piste rugueuse qui sépare leur dortoir des
plaines. Cette fameuse piste, encore en travaux
qui, bientôt se verra recouverte de goudron. Pas
franchement une bonne nouvelle pour la vie sauvage.
Les nombreux camions risquent de renverser
ces animaux. Je m’en rends compte, au
passage bruyant et rapide d’un de ces engins,
qu’un groupe se précipite vers un bas-côté.
Je suis toujours derrière eux et observe plusieurs
dizaines de Geladas, des mâles, des femelles,
des jeunes et des tous jeunes agrippés aux poils
de le mère, leurs queues entortillées.
Ensemble toutes ces générations convergent
dans une lumière crue, vers une abondante réserve
de nourriture, de l’herbe à n’en plus finir.
Il faut d’abord passer quelques hauts buissons
fleuris en jaune, d’autres complètement d’argent
puis, au travers ce dense bush, se faufiler sur une
légère pente. J’avance prudemment. Les singes
sont maintenant en sécurité, prêts à se remplir
la panse.

« Vers une abondante
réserve de nourriture »

CACHÉ DANS LES FLEURS

Je profite, caché derrière des fleurs d’hélichrysum, d’un moment de calme pour saisir ce mâle afférer à sa collecte de brins d’herbes et de fleurs. L’odeur des plantes embaume une brise fraîche. Ma cachette est parfaite et crée l’ambiance feutrée, pour une prise de vue dans la douceur.

Un singe mâle d’à peine plus de 70 cm, (plus petit que le Babouin olive présent lui aussi en Éthiopie), se laisse glisser sur son derrière et continue son avancée tout en collectant des brins d’herbe, au moyen de ses petites et habilles mains.
Elles sont pourvues d’un pouce opposable et d’un index plus court que ses cousins, formant une pince parfaite pour saisir et sélectionner sa
nourriture.
Leur épaisse fourrure de couleur brune et paille volent au vent. Elle semblent confortables pour braver les froids, et constituent un attrait physique pour s’attirer la faveur des femelles. Chez les Geladas, c’est ce coeur rose au milieu de la poitrine qui se remarque tout de suite. A
ce niveau, la poitrine est dépourvue de poils, laissant apparaître une peau rose. Chez le mâle, cette couleur devient rouge vive lorsqu’il est en rut. Par contre, au même niveau chez la femelle, des petites poches se remplissent d’un liquide lorsqu’elle est en oestrus. Ces taches pectorales
sont uniques chez les primates. Un beau mâle dominant se rapproche de moi.
Je suis allongé sur un confortable tapis d’herbes. La prairie est bien entretenue par des milliers de mains synchrones. J’admire alors le «coeur ouvert» de l’animal. Il y en a d’autre, à perte de
vue. Le seul son que j’entends entre leurs vocalises,
étrangement très variées, c’est celui de la mastication. Parfois d’impressionnants cris interrompent la paisible ambiance du lieu. S’en
suit poursuites et vagues de panique. Plus loin, deux mâles se disputent sans doute pour des femelles.

« Une épaisse fourrure brune et paille »

inoubliable moment

Le soleil continu sa course immuable, alors que
le vent balaye d’épais nuages, apparaissent une
lumière crue, et des brumes de chaleur. Je pose
mon matériel, et profite alors d’un instant sauvage
rare. Les singes passent parfois à moins de
5 cm de moi et continuent leur collecte. Des petits
approchent et montrent leurs dents comme
le ferait un adulte pour signifier un mécontentement.
Entre toutes ces vocalises et déambulations autour
de moi, la lumière s’évanouie . La progression
des Geladas s’accélère vers les falaises. Le
temps s’est arrêté sur le plateau. Je m’attarde
sur une scène attendrissante, celle d’une mère
s’arrêtant afin que son jeune, d’à peine plus d’un
mois, puisse à son tour, se nourrir.
Inoubliable moment passé au milieu de tous ces
singes…